« Le test du miroir »
J'ai récemment assisté à une réunion d'accueil des bénévoles dans un centre de soins pour la faune sauvage. Alors que nous parlions des besoins des animaux blessés qui arrivent au centre et des soins qu'on leur apporte, un pigeon que le personnel appelle Sally nous a rejoints. Le directeur nous a expliqué que Sally avait été pris en charge plusieurs années auparavant avec un congénère, mort depuis. Ne pouvant plus voler, Sally n'avait pas pu être relâché ; il avait trouvé un foyer au centre et en était devenu en quelque sorte la mascotte. Amusés, nous avons tous regardé Sally s'approcher de notre groupe comme s'il était chez lui, puis se lancer dans une conversation animée avec un oiseau qui le fixait depuis la poubelle en inox. Tandis qu'il dansait et donnait des coups de bec devant son nouvel ami (ou ennemi) potentiel, le directeur nous a expliqué que Sally, peut-être parce qu'il souffrait de l'absence d'un congénère, se livrait souvent à ce genre de démonstrations devant son propre reflet.
Ce reflet qui nous regarde…
Le comportement de Sally n'a rien d'inhabituel chez les nombreux animaux qui découvrent leur reflet. Même les très jeunes enfants ne comprennent pas pleinement ce qu'ils voient dans le miroir. Le miroir est ainsi devenu un outil précieux pour les psychologues cognitivistes qui cherchent à déterminer si, et à partir de quand, les individus ont une conscience de soi, notamment par rapport aux autres membres d'un groupe social.
Au fil des années, les chercheurs ont soumis de nombreuses espèces animales au « test du miroir ». En 1970, les chimpanzés ont été les premiers à le réussir, dans une expérience restée célèbre : en voyant dans leur reflet une trace de teinture rouge que les chercheurs avaient appliquée au-dessus de leurs sourcils, ils se sont mis à tripoter la marque comme pour dire « Une minute, qu'est-ce que j'ai dans les poils ? » (Gallop 1970).
D'autres primates, dont les bonobos et les orangs-outans, auraient également « réussi le test », tandis que les gorilles, étonnamment, évitent carrément leur reflet (Anderson and Gallup 2015).
Que voient les autres animaux en eux-mêmes ?
Grands mammifères au cerveau volumineux, connus pour leur sociabilité extrême et leurs systèmes de communication complexes, les dauphins semblaient de bons candidats pour démontrer une capacité de reconnaissance de soi. En 2001, Diana Reiss et Lori Marino ont montré que les grands dauphins s'intéressent bel et bien à leur reflet. À l'aide de caméras sous-marines, Reiss et Marino ont observé les dauphins – marqués avec des marqueurs non toxiques sur des parties du corps invisibles sans miroir – adopter des « comportements orientés vers la marque », comme s'approcher de la surface réfléchissante et effectuer des mouvements répétitifs et non sociaux pour examiner leurs tatouages temporaires (Reiss and Marino 2001).
Quelques années plus tard, Reiss faisait aussi partie de l'équipe dirigée par Josh Plotnick qui a observé la reconnaissance de soi dans le miroir chez les éléphants d'Asie, une autre espèce de mammifère très social au cerveau volumineux (Plotnik, de Waal, and Reiss 2006).
Les chiens ne sont pas « en échec », ils voient simplement les choses autrement
Si répandu soit-il, le test du miroir a ses défauts. L'un des principaux est qu'il n'est pas toujours le moyen le plus valide sur le plan écologique de prouver réellement la conscience de soi ; autrement dit, tous les animaux ne s'intéressent pas aux marques sur leur corps ni n'y réagissent, même s'ils savent que c'est leur corps qu'ils voient. Dans ces cas, faute de réagir, ils échouent techniquement au test. Par exemple, compte tenu de la grande sociabilité des chiens, il serait logique qu'ils possèdent eux aussi, comme les chimpanzés, les dauphins et les éléphants, cette capacité apparemment rare. Pourtant, face au protocole expérimental classique, ils échouent généralement.
Il se peut toutefois que les chiens échouent généralement au test du miroir visuel simplement parce qu'il n'a pas de sens pour eux. Les chercheurs ont d'ailleurs trouvé d'autres moyens de montrer que les chiens ont bel et bien une conscience de soi, par exemple lorsqu'ils examinent leurs propres odeurs et les modifications de ces odeurs (Horowitz 2017)
(qu'y a-t-il de plus important pour un chien que sa propre odeur ?!)
et lorsqu'ils montrent qu'ils savent devoir déplacer leur propre corps pour accomplir une tâche ou récupérer un objet (Lenkei et al. 2021).
Des études comme celles-ci nous rappellent que nos chiens, comme d'autres animaux, « voient » parfois le monde différemment de nous, et qu'il faut en tenir compte lorsqu'on évalue leurs capacités.
Biographie :
Courtney Sexton est chercheuse postdoctorale au Virginia-Maryland College of Veterinary Medicine et titulaire d'un doctorat en anthropologie évolutive et en comportement animal comparé de la George Washington University.




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